Histoire du curling

Du Roaring Game au Curling

Il est convenu de dire que ce jeu, qui est par la suite devenu un sport, nous vient d’Écosse au début du XVIe siècle bien que probablement joué en Flandre à la même période.

Des hommes et des femmes lançaient des blocs de glace, de terre ou de pierre1 sur des lacs, des étangs ou encore des rivières gelées afin de les rapprocher au plus près d’une zone, dans la continuité du jeu du XVe siècle appelé quoits, qui consistait à lancer un objet rond et plat dans une zone définie quelques mètres plus loin. Alors que ce jeu existe encore de nos jours et se joue avec des anneaux, une variante à l’époque était apparue avec comme objet à lancer une pierre et la surface de jeu une étendue de glace. Les termes kuting, giwiting et coiting2 proviendraient donc du jeu de quoits. Dans l’ouvrage de 1599 Etymologicum Teutonicae Linguae, premier dictionnaire explicatif néerlandais, Cornelius Kiliaan définit les termes Kluyten et Kalluyten ainsi : “Ludere massis sive globis glaciatis: certare discis in aequore glaciato.”3 que l’on pourrait traduire par “Jouer avec des amas ou des boules gelées : disputer des quoits (disques) sur une plaine glacée.”

Extrait de Etymologicum Teutonicae linguael
Extrait de Etymologicum Teutonicae linguae, 1599, Cornelius Kiliaan

Entre 1500 et 1650, les pierres lancées étaient à peine plus grosses que la main, on parle à l’époque de “loofies”. Puis on joue avec de plus grosses pierres, beaucoup plus lourdes, au point de devoir uniquement les faire glisser sur la glace, on parle alors de “pierres de kuting”. La section suivante est dédiée aux pierres de curling.

Appelée kuting ou coiting dans sa version “primitive”4, le curling devient “Roaring Game” (“Roarin‘ Game”) dans sa version plus “moderne” au XVIIe siècle. “Roar” signifie “rugissement” en anglais en référence au bruit de la pierre glissant sur la glace. Ce bruit peut s’apparenter à un rugissement, et certain diraient même, à un bruit de tonnerre qui gronde. En Écosse, en revanche pour définir le bruit des pierres sur la glace on utilisait le terme “curr” qui signifie plutôt “doux murmure”5 6, et qui donna, fort probablement, l’origine du terme “curling” et “curler”. Durant les premiers siècles du curling, ni la “glisse” ni l’effet de curl (rotation de la pierre), symboles du curling actuel, n’existaient alors que le terme curling définissait déjà ce jeu. En effet, le poète et historien Henry Adamson est considéré comme la première personne à avoir utilisé en 16207 le terme “curling” à l’écrit dans ses poèmes hommages à son ami James Gall qui venait de décéder. En 1638 ses poèmes faisant mention du curling sont publiés à titre posthume sous le nom de “The muses threnodie, or mirthfull mournings on the death of master Gall.”8. À noter que dans l’édition commentée de James Cant publiée en 1774 les passages traitant du curling sont explicités alors que des annotations mentionnant les “pierres de curling” sont supprimées9.

Extrait de “The muses threnodie, or mirthfull mournings on the death of master Gall” p.5, Adamson Henry, 1638
Extrait de “The muses threnodie, or mirthfull mournings on the death of master Gall”, Adamson Henry, 1638, p. 5

Écosse ou Pays-bas ?

Malgré un manque de précision quant aux origines du curling, la plus vieille preuve écrite de son existence date de 1540-1541. John McQuhin, un notaire de Paisley en Écosse, aurait inscrit en latin dans un document le défi qui oppose John Sclater, moine à l’abbaye de Paisley et Gavin Hamilton un proche de l’abbé10. Ce défi consistait à jeter une pierre à trois reprises sur une étendue de glace ce qui décrit finalement ce qui s’appelait le Roaring Game. Il existe également des peintures du flamand Pieter Bruegel l’Ancien datant de 1565 intitulées “La Trappe aux oiseaux” et “Chasseurs dans la neige”. Elles représentent, en arrière plan, des personnes - sans balais - jouant à un jeu qui s’apparente pour certain au curling et pour d’autres au Eisstock11. En effet, les personnes semblent lancer des sortes de disques surmontés de grande poignée plutôt que des pierres qui, à l’époque en Écosse, n’avait pas de poignée. Serait-ce parce qu’aux Pays-Bas les poignées existaient déjà sur les “pierres” ?

Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a peu, si ce n’est pas, de trace d’anciennes pierres de curling aux Pays-Bas. Elles devaient être faites de disques et d’une poignée de bois pour avoir disparu avec le temps. Lors d’un entretien entre David B. Smith auteur de l’ouvrage “Curling : an illustrated history” (1981) et A. M. Meijerman auteur de “Hollandse Winters” (1967) et directeur du Historisch Museum de Rotterdam de 1971 à 1984, il en ressort que malgré l’absence de pierres du curling, il est indéniable que le curling était présent au XVIe siècle aux Pays-Bas12. La gravure “Hyems” (1618) de Robert de Bandous met en évidence la présence d’un jeu proche du curling de l’époque ainsi que la présence et l’utilisation de balais pour, a minima, nettoyer sa “pierre”.

Hyems gravure de Robert de Baudous
Hyems (Hiver), 1618, Robert de Baudous d'après une peinture de Cornelis Claesz. van Wieringen

Au final, peu importe que l’origine du curling soit aux Pays-Bas ou en Écosse, rien ne changera le fait que c’est grâce à l’Écosse que le jeu s’est développé puis répandu à travers le monde. Le curling était pratiqué dans presque toutes les paroisses d’Écosse, par toutes les classes sociales à l’époque où le golf était limité qu’au Fife, région côtière de l’est de l’Écosse, et que le football n’en était qu’à ses balbutiements. C’est donc sans équivoque que l’on peut dire que le curling était, à cette période, le sport national d’Écosse12.

Le développement du curling

C’est en 1838 qu’est créé le “Grand Caledonian Curling Club” club de curling d’Édimbourg à l’origine de la standardisation des premières règles du curling et de la démocratisation des compétitions inter-clubs. Il fut renommé Royal Caledonian Curling Club (RCCC) en 1843. Le Roaring Game s’organise progressivement et devient alors un sport. Dès la création du club, l’objectif du RCCC est d’unir les joueurs de curling du monde entier en une “Fraternité de la Glace” (“Brotherhood of the Rink”) et réglementer l’ancien jeu écossais du curling par des “lois universelles” (A Century of Curling, p.13).

Les pierres

Au XVIe siècle, les pierres n’avaient pas de poignée et leur taille, leur poids et leur aspect pouvaient varier, comme le mentionne le livre “An Account of the Game of Curling, with Songs for the Canon-Mills Curling Club”13. Les pierres pouvaient être faites de bois ou encore de métal (essentiellement au Canada et jusque dans les années 1950 !). Les poignées, parfois uniquement des trous pour les doigts ou bien amovibles, servaient à l’origine à transporter les pierres.

Une norme, un savoir faire

Alors que les poignées se généralisent dans les années 1750 pour faciliter lancer, sa régularité et améliorer la précision, ce n’est qu’un siècle plus tard, en 1851, que la production “en masse” de pierres est lancée par la société Kays Scotland14 régularisant le format des pierres au fil des années et des techniques. Aujourd’hui une pierre de curling doit être de forme circulaire, d’une circonférence maximum de 914 millimètres (36 pouces), d’une hauteur minimum de 114 millimètres (4,5 pouces) et d’un poids, poignée et tige de vissage comprises, situé entre 17,24 kilogrammes (38 livres) et 19,96 kilogrammes (44 livres) maximum15.

La pierre de curling, depuis lors, provient majoritairement de l’île écossaise Ailsa Craig située dans le “Firth of Clyde” à l’embouchure de la Clyde sur la côte sud-ouest de l’Écosse. En 2004, selon Mike Thompson, secrétaire général de la Fédération Mondiale de Curling (WCF), ça serait de l’ordre de 60 à 70 pourcents des pierres16 qui seraient produites grâce au granit d’Ailsa Craig. Le reste proviendrait de la carrière de Trefor, au nord-ouest du Pays de Galles, exploitée depuis 1992 par la société Canada Curling Stone17.


  1. Kerr John, 1890, “The history of curling and fifty years of the Royal Caledonian curling club”, pp. 27-37, https://archive.org/details/historyofcurling00kerr/page/26/ ↩︎

  2. Kerr John, op. cit., p. 9, https://archive.org/details/historyofcurling00kerr/page/9/ ↩︎

  3. Cornelius Kiliaan, 1599, Etymologicum Teutonicae linguae, sive: Dictionarium Teutonico-Latinum, p. 244 ↩︎

  4. Kerr John, op. cit., p. 9, https://archive.org/details/historyofcurling00kerr/page/9/ ↩︎

  5. “CURR, KURR, n. A soft, murmuring sound.”, Dictionaries of the Scots Language, https://dsl.ac.uk/entry/snd/curr_n1_v1 ↩︎

  6. “curr [kʌr] n. A soft, murmuring sound.”, The Online Scots Dictionary, https://www.scots-online.org/dictionary/scots_english.php ↩︎

  7. Kerr John, op. cit., p. 80, https://archive.org/details/historyofcurling00kerruoft/page/80/ ↩︎

  8. Adamson Henry, 1638, “The muses threnodie, or mirthfull mournings on the death of master Gall”, pp. 5, 78, p. 2 (First Muse) https://archive.org/details/bim_early-english-books-1475-1640_the-muses-threnodie-or-_adamson-henry_1638/page/n5/ ↩︎

  9. Cant James, 1774, “The muses threnodie, or mirthfull mournings on the death of Mr Gall, Vol. 1”, p. 18 (The Inventory of the Gabions), https://archive.org/details/bim_eighteenth-century_the-muses-threndoie-or-_adamson-henry_1774_1/page/n41/ ↩︎

  10. David B. Smith, 1981, “Curling : an illustrated history”, p. 3 ↩︎

  11. “Pétanque sur glace” : L’eisstock est un jeu joué sur glace ou non consistant à envoyer un disque de 4 kilogrammes et possédant une poignée de 30 centimètres, le plus proche possible d’un palet se situant à un peu plus de 25 mètres. Ce sport est différent du curling. ↩︎

  12. David B. Smith, op. cit., p. 7 ↩︎ ↩︎

  13. Ramsay John, 1882, “An Account of the Game of Curling, with Songs for the Canon-Mills Curling Club”, https://books.google.fr/books?id=P5QCAAAAQAAJ&printsec=frontcover ↩︎

  14. Kays Scotland - https://www.kaysscotland.com/ ↩︎

  15. World Curling, 2024, p. 6 “Les règles de curling et règles de compétition”, https://worldcurling.org/wp-content/uploads/2024/09/Reglement-World-Curling-2024-en-Francais.pdf ↩︎

  16. John Roach, National Geographic, 2004, “Puffins Return to Scottish Island Famous for Curling Stones”, https://www.nationalgeographic.com/animals/article/puffins-return-to-scottish-island-famous-for-curling-stones ↩︎

  17. Canada Curling Stone - https://canadacurlingstone.on.ca/ ↩︎

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